Libération du 19 février

Publié le

Une droite, deux styles
 

Versailles . Dans ce fief conservateur, deux adjoints sortants s’opposent. Bertrand Devys a été investi par l’UMP. François de Mazières mène une liste dissidente. Tous deux devraient franchir le premier tour.
JEAN-DOMINIQUE MERCHET Photos LAURENT TROUDE
QUOTIDIEN : mardi 19 février 2008

Naturellement, Versailles (Yvelines) est une ville de droite, et la droite, qui ne craint pas de perdre la mairie, s’y divise tout aussi naturellement. Pour succéder à Etienne Pinte (UMP), 68 ans, qui a annoncé fin 2007 son intention de ne pas solliciter un troisième mandat, deux hommes s’affrontent et un camp se déchire. D’un côté, Bertrand Devys, 52 ans, le candidat investi par l’UMP et soutenu par le maire sortant, dont la fille figure sur la liste. De l’autre, François de Mazières, 47 ans, à la tête d’une liste dissidente pour «un nouveau souffle». Il n’y a pas eu de sondage pour les départager, mais ils devraient vraisemblablement être en lice au second tour.

Flanelle. A priori, peu de choses les opposent. Ils sont de la même génération, tous deux issus du courant centriste (CDS, puis UDF, puis UMP), et l’un comme l’autre adjoint au maire sortant, aux finances pour le premier, à la culture pour le second. Cette proximité rend l’affrontement d’autant plus vif. Il n’y a rien de personnel là-dedans ; Devys et Mazières ne sont pas des amis de trente ans que l’ambition aurait brouillés. Ils n’ont pas, pour tout dire, le même style. Bertrand Devys, c’est l’élu local traditionnel, presque provincial. Conseiller municipal depuis l’âge de 21 ans, conseiller général des Yvelines, c’est un fidèle d’Etienne Pinte qui eut du mal à cacher son émotion quand celui-ci annonça son retrait. Associé d’un cabinet d’expert-comptable, père de cinq enfants, il cultive l’allure versaillaise au point d’en paraître anglais avec ses cravates club et ses pantalons de flanelle. François de Mazières, lui, est un énarque tombé dans la culture. L’allure est plus juvénile, la mèche noire plus rebelle. En caban et écharpe colorée, il a un look plus parisien. Inspecteur des finances, ancien du cabinet Raffarin, aujourd’hui à la tête de la Cité de l’architecture et du patrimoine, il est le créateur du Mois Molière, le rendez-vous théâtral de Versailles. Derrière ces deux hommes, la bourgeoisie et l’aristocratie versaillaises se divisent comme jamais. Chez Devys, on accuse la liste Mazières d’être trop «tradi», c’est-à-dire «réac» en langage local.

Sur les deux dossiers les plus chauds, difficile de leur donner tort. D’abord le projet de cinéma multiplexe dans le quartier en rénovation de la gare des Chantiers. On a beau s’envoyer à la figure la nécessité de construire plus ou moins de bureaux ou de préserver les cinémas de quartier, tout le monde à Versailles comprend bien de quoi il s’agit : ouvrir un cinéma à côté de la gare, c’est attirer les jeunes de Trappes, à douze minutes en train. Mazières s’y oppose au nom d’autres arguments, Devys y est favorable, mais en insistant sur la forte présence de la police. L’autre dossier, c’est la Formule 1. En juin, le maire adjoint chargé des sports, Jean-Baptiste Marvaud (aujourd’hui directeur de campagne de Devys), avait créé la stupeur en annonçant, dans l’Equipe, que Versailles serait candidat pour l’organisation du Grand Prix de France. «C’est cela qui a provoqué ma rupture», assure François de Mazières. Des Formule 1 autour du Grand Canal ? «Inacceptable», tranche désormais Bertrand Devys. «Mais le problème, ajoute-t-il, est celui du développement économique de Satory, et la Formule 1 peut nous y aider.» Le plateau de Satory, situé à l’écart de la ville, est le seul endroit où il est possible d’installer des activités économiques. Il abrite de nombreuses installations militaires et possède une dizaine de kilomètres de pistes d’essais qui pourraient être aménagées pour le sport automobile.

Mazières se défend évidemment d’être le plus «tradi». Au contraire, il souhaite incarner la rupture avec les années Pinte, un peu à la manière de Sarkozy vis-à-vis de Chirac. Il veut rassembler des «compétences». Pour cela, il a le soutien tacite du château. Celui de Louis XIV, s’entend, pas l’Elysée. Les relations entre la ville et le domaine national ont toujours été complexes, et Etienne Pinte n’a pas arrangé les choses en jugeant «funeste» la nomination de l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon à sa tête. Celui-ci observe une prudente neutralité, mais Alain Baraton, le jardinier du parc, soutient ouvertement Mazières.

Evidemment, cette querelle de famille n’aurait pas eu lieu si Valérie Pécresse avait repris le flambeau. Faute de parachutage prestigieux - on évoqua un temps Dominique de Villepin -, la ministre de l’Enseignement supérieur était la candidate toute désignée. Versaillaise, députée de la 2e circonscription des Yvelines, elle a renoncé début janvier. «Je ne veux pas occuper un poste où je ne pourrais pas me donner à temps plein», expliquait-elle à l’hebdomadaire local Toutes les nouvelles. A 40 ans, Valérie Pécresse ne manque pas d’ambition nationale, et sait que l’étiquette «maire de Versailles» lui collerait définitivement à la peau. Elle soutient la liste Devys, sans y figurer.

Lubies. Si l’affrontement au sein de la droite traditionnelle domine l’élection, il ne la résume pas. Dans cette ville si classique, la vie politique sous Etienne Pinte était plutôt baroque. Hostile à la double peine, défenseur des intermittents du spectacle, ardent promoteur du logement social, ce maire de droite surprenait souvent ses électeurs, mais ils lui passaient ses prises de position comme on tolère les lubies d’un vieil oncle. En revanche, il bouleversait la donne locale : une gauche tétanisée qui avait bien du mal à critiquer la politique municipale et une virulente opposition de la droite dure. 
 

La gauche versaillaise part unie à la bataille, conduite par Catherine Nicolas, 64 ans, très investie dans le milieu associatif. Même si, profitant de la division de la droite, elle «rêve» d’arriver en tête du premier tour, elle sait que la gauche n’a aucune chance. Elle s’accommodera volontiers de la poursuite de la politique actuelle. L’opposition vient de la droite la plus radicale. Henry de Lesquen, 59 ans, préside l’Union pour le renouveau de Versailles et agonit d’injures l’équipe sortante. Fondateur du Club de l’horloge, président de Radio Courtoisie, il en appelle à une «révolution orange» contre une municipalité qui veut, dit-il, «détruire Versailles». Avec un tel personnage, le FN n’a guère d’espace pour exister. Il ne devrait même pas réussir à former une liste


«Vous n’êtes plus invité à dîner…» 
La romancière Caroline Pascal, colistière UMP, décrit les effets de l’élection sur la ville.
Recueilli par J.-D.M.
QUOTIDIEN : mardi 19 février 2008

Pour ce scrutin, la droite versaillaise est très divisée. Comment le ressentez-vous ?

C’est le schisme dans le secteur sauvegardé [Notre-Dame et Saint-Louis, les deux quartiers proches du château, ndlr] ! L’affrontement est violent au sein d’un milieu très endogamique. A la messe, les gens se donnent la paix du Christ en grimaçant, quand ils ne changent pas de banc. Des gens en souffrent, car il n’est jamais agréable de se faire engueuler par sa voisine qui soutient un autre candidat. D’habitude, on sait se tenir, mais on dirait que la politique est le seul domaine dans lequel les gens se lâchent. Vous n’êtes plus invité à certains dîners… Versailles est devenu un no man’s land mondain jusqu’au 17 mars. Evidemment, il reste les petits bonjours courtois à la sortie de l’école ou de l’église. Il faut éviter que ce conflit politique ne laisse trop de traces.

Vous-même êtes candidate. Vous êtes-vous fait des ennemis ?

Pas plus que lorsque j’ai publié mes deux romans, qui parlent du milieu dans lequel je vis, dont je suis issue. On m’a accusée de trahison, d’éventer les secrets de famille. Personne ne m’a dit que ce que j’écrivais était faux ou exagéré, simplement qu’il ne fallait pas le dire. Alors, la politique… Bertrand Devys m’a proposé de le rejoindre pour m’occuper de la culture. J’ai accepté, d’autant que c’est ma famille politique. Je suis de tradition démocrate-chrétienne.

Versailles, est-ce une «réserve» pour la bourgeoisie, à la manière de Neuilly ?

Non, d’abord parce que Versailles ne se limite pas à ses deux quartiers historiques. Ici, la bourgeoisie comme l’aristocratie, toujours bien présente, ne sont pas «bling-bling». Au contraire, c’est plutôt le conservatisme en loden, même si les choses évoluent. Sur le loden, ou plutôt le duffle coat, on porte désormais une écharpe Paul Smith. On voit plus de 4 x 4 et un peu moins de «cathomobiles» pour les familles nombreuses. Avec le prix de l’immobilier, la ville change, et il y a chez certains vieux Versaillais la tentation de se retirer sur leur Aventin. Mais il y a des fondamentaux qui ne changent pas. La ville militaire par exemple : récemment, il y avait un enterrement à la cathédrale, et il était fascinant de voir des officiers sortir en uniforme de chaque maison du quartier ! Et, surtout, la tradition chrétienne, très présente. Il y a dans cette ville une générosité d’origine catholique, le sens de la famille, de l’ouverture à l’autre. L’engagement associatif y est très fort en faveur des exclus. C’est un trait identitaire qui distingue, sans doute, Versailles d’autres villes aisées.

(1) Fixés sous verre (Plon, 2003) et Derrière le paravent (Plon, 2005).

Publié dans Municipales 2008

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article